novembre 26, 2007...12:00

Le Frémok pour la vie

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“Dans un monde gouverné par les morts, vivre est un défi de chaque instant. Ce qui, partout, passe pour la réalité procède d’une mise en scène où, vidée de sa substance, la vie n’est plus que la forme qui la représente. Qu’y a-t-il de commun entre le bonheur auquel chacun aspire du fond du coeur et l’image du bonheur consommable que diffuse une information à la solde du marché planétaire?

C’est pourquoi la question “Qui est vivant?” ne prend son sens qu’en raison de celui qui la pose. Ce sens diffère selon que s’interroge un être de chair et de désirs ou un émule de Paul de Tarse - ce gnostique ascétique, inventé par Marcion, avant d’être récupéré par le catholicisme - pour qui, en l’occurence, est vivant celui qui meurt à soi-même pour accéder à la vraie vie, dans l’au-delà.
L’au-delà de la terre, l’au-delà de l’histoire, l’au-delà de la misère du siècle, lorsque le soleil de la croissance économique viendra réchauffer les os de ceux qui se sont sacrifiés pour elle.

Ainsi le salut à venir doit-il se payer au prix fort d’une existence sans attrait, que l’ennui et la peur effilochent jour après jour. Telle est la vie désincarnée qu’exaltent ceux dont l’avoir s’enrichit aux dépens de l’être. Tel est le spectacle parodique du vivant qu’animent les pantins politiques et affairistes qui prétendent parler et agir en notre nom.

Voyez-les minauder et se contorsionner, ces sacerdoces d’une religion de l’argent qui absorbe toutes les autres. Leurs gesticulations obéissent aux fluctuations boursières. Marchandises à visage humain, ils ne connaissent d’autres libertés que celles du prix, du profit, du libre-échange. Ils se sont vidés de leurs tripes sur l’autel de la sainteté financière et appellent à communier, sinon du même côté du moins avec la même crainte et la même ferveur, ceux qui possèdent l’argent et ceux qui en manquent cruellement; car des uns et des autres, seule la main froide et distante règle le sort du calcul égoïste.

Ce n’est pourtant là qu’une danse macabre et ridicule à laquelle le plus simple des désirs de vivre refuse spontanément sa caution. Quiconque éprouve encore en lui une étincelle de vie n’ignore pas quel pouvoir elle a de s’embraser au souffle de l’amour, de l’amitié, d’un bonheur solidaire du bonheur de tous.

La vie authentiquement vécue est incompatible avec l’économie et les systèmes de gestion qui la rentabilisent. L’affection, la jouissance, la créativité, la solidarité se donnent et ne s’échangent pas.

La vie dispose d’une arme absolue contre les entreprises planétaires qui l’exploitent, la polluent, la dévastent : sa gratuité.
Que la liberté vécue révoque inexorablement les libertés oppressives de l’économie!
A l’heure où le capitalisme, misant sur le développement des énergies naturelles, pousse l’outrecuidance jusqu’à vouloir nous vendre le soleil, le vent, l’eau, la force végétale, l’occasion nous est offerte d’affirmer la souveraineté de la vie et de fonder, en menant la lutte pour l’autonomie et l’autogestion, une société qui, pour la première fois dans l’histoire, soit l’expression d’un véritable progrès humain.”

Raoul Vaneigem, “Incompatibilité”, paru dans le recueil “Qui est vivant?”, célébrant les dix ans d’existence des éditions Verticales.
Celles-ci ont, pour l’occasion, demandé aux auteurs de répondre à cette interrogation : Qui est vivant?

5 commentaires

  • une question que je me pose en lisant R.V. (le nom est superbe) : peut-on diaboliser une modalité, l’échange, qui semble être l’une des fondations de la vie humaine ?
    Et, le don ne prend-t-il pas tout son sens dans la mesure où il y a aussi de l’échange ? Que serait le don s’il n’y avait l’échange ?

    Est-ce que l’une des tâches de l’art n’est pas précisément de proposer un mode alternatif de l’échange ? Un échange heureux et sans duperie ? Ce que Frémok promeut : un échange assorti d’un don (le don de soi de l’auteur notamment).

    Enfin, est-ce que R.V. ne jette pas le bébé avec l’eau du bain ? Économie vient du grec “oikia” qui signifie “maison” (au sens de lieu d’habitation de la famille) et de “nomos” (la loi). L’homme peut-il se passer de lois qui régissent la vie ?

    Par ailleurs, poser la question du vivant, et accessoirement de l’authenticité, a de curieux relents historiques. Ces deux notions n’ont pas toujours été dans des mains innocentes, ce qui ne les disqualifie pas, bien entendu, mais enfin, n’y a-t-il pas un brouillard un peu inquiétant qui se diffuse autour de la question “qui est vivant?”. Personnellement, elle me fait frémir et je ne conçois pas que l’on pose une question aussi dangereuse en se cachant derrière des buts louables par ailleurs : le bonheur pour tous.
    Si j’étais un auteur à qui on pose la question, je répondrais qu’il y a des morts qui ont décidément l’air bien vivant et que la vie, malheureusement ou heureusement, est si complexe et remplie de contradictions que distinguer en son sein ce qu’elle a d’authentique et de vivant me paraît bien périlleux (car quand on aura répondu clairement, quand on aura dit qui est vivant et qui ne l’est pas, que se passera-t-il ? On tue les “morts” et on garde les “vivants”).

    Je suis personnellement pour l’amélioration des conditions de vie, mais pas à ce prix-là, c’est-à-dire au prix d’une certaine facilité de pensée et d’une simplification dangereuse de la vie (et est-ce que la vie, c’est aussi le réel ?).

    Olivier

    ps : c’est curieux, mais la gratuité devient en ce moment un argument de vente, le capitalisme (ou l’hypercapitalisme, je ne suis pas un spécialiste) s’est emparé de cette valeur comme de tant d’autres. Bref, je ne crois pas qu’elle soit en soi moralement plus propre et juste que l’échange et la loi qui l’organise (les journaux gratuits jusqu’à preuve du contraire ne sont pas des supports d’une qualité extraordinaire).
    Je veux dire que l’attaque ne peut pas se déployer sur un champ binaire du bon et du méchant. Il faut aller plus profondément, creuser et retourner les choses. La question est : dans un système qui récupère tout, y compris la gratuité, que faire ? Deleuze a écrit que le capitalisme était un système dont les frontières reculaient sans fin. Il a alors proposé la métaphore du souterrain comme réponse possible (et son modèle était Kafka). Et je le rejoins, il faut aller au-dessous des choses, les miner par le dessous, fragiliser le terrain, mais pas courir tout nu en s’exclamant que la vie est gratuite. On frise l’imposture intellectuel et la duperie, même si c’est pour soutenir des buts louables.
    Mais bien entendu sur le fond, je suis d’accord avec R.V., c’est sa manière de tout mélanger et de simplifier qui me trouble et que je trouve non fondée. Mais oui, il faut un monde plus juste, un monde qui repense le rapport à l’énergie et au partage et qui propose un échange où la duperie n’aura plus lieu.

  • Adorno a écrit un livre qui s’appelle “Le jargon de l’authenticité”, à lire très certainement.
    En relisant la prose de R.V., je me demande s’il ne s’agit pas d’un replis sur une illusion : l’illusion d’une Arcadie, sans règle et curieusement sans médiatisation (donc sans art puisque l’art est essentiellement une médiatisation). C’est tout de même curieux de voir R.V. user de motifs anthropologiques si profondément humains et les retourner en images dépréciatives : la marionnette, la danse macabre (où précisément se noue un rapport paradoxal à la vie et à la mort).
    Je me demande s’il mesure bien les conséquences de tels refoulement ?
    Je ne crois pas que l’on puisse faire l’économie, pour le coup, de la pensée et du concept. S’agiter ne sert à rien, vociférer ne sert à rien. Il faut une action, une praxis comme on disait avant, fondée sur un recul critique (qui en effet a pour horizon une vie juste et équitable pour tous). Tant que le discours progressiste se cantonnera à ce genre de manifeste (qui fait du bien à lire dans un premier temps mais qui n’est qu’une mixture de non pensée qui laisse un arrière-goût pas très agréable), on ne sortira pas de l’impasse et le capitalisme a de beaux jours devant lui. On finit par se demander si R.V. n’est pas une marionnette des capitalistes qui nous distraie de la chose qui doit être vue, sentie, critiquée et vécue.

    Olivier

    ps : j’écris cela d’une part parce que je suis un peu ennuyé par l’absence de teneur de la pensée de R.V. et que d’autre part, je ne désire pas être dupe de ces auteurs qui agitent des mots sans bien mesurer leur portée.

    Je veux dire qu’une lecture attentive de Vaneigem m’amène a découvrir derrière sa langue une valorisation de motifs typiquement conservateurs : l’être, l’authenticité, le refoulement de la loi (au profit de l’individu, typiquement libéral comme valeur). Je me demande donc si l’auteur ne partage pas plus de valeurs avec ses “ennemis” qu’il ne le croit.
    Je pense quant à moi que la médiatisation de l’art est nécessaire, que la marionnette est un média nécessaire, que la danse macabre est un motif nécessaire, que l’échange est une modalité profondément humaine et que le don en est l’heureuse exception.
    Finalement, Vaneigem dessert son projet d’équité sociale malgré lui (enfin, j’espère).

  • L’antiste revient!
    L’antiste a avalé un bulldozer!
    Quel panache!
    A quand un vrai retour dans la kampagne?

    Je vous sent sur les startings blogs… monsieur l’obskuur!

    Allez en piste!

  • absolument d’accord avec la position de l’Antiste.
    le rejet de la critique et d’une pratique réflexive, souvent jugée contraignante, est le plus grand danger actuel, qui fait avaler des couleuvres à nombre d’entre nous.

  • Général Yacinthe Galbet
    décembre 6, 2007 à 5:11

    Cher Antiste et chers commentateurs,

    Je ne défendrai pas un vaille que vaille la pensée de Raoul Vanegeim et ne m’abriterai pas derrière à tout propos : je ne la connais pas assez pour ça. J’en proposerai néanmoins d’autres extraits, persuadé que je reste qu’elle mérite autre chose que le vague rappel de l’éthymologie grecque du mot économie (so what?) ou des considérations sur le rejet de la critique et les pratiques réflexives (dont je ne perçois guère la pertinence). “Marionnette des capitalistes”, Vaneigem? C’est peut-être aller un peu fort! Il y a bien d’autres gens sur les rangs.
    Ramener la gratuité dont il est question ici à celle des journaux gratuits est aussi élevé dans la réflexion que comparer nos élektions à la star academy. C’est dans ce genre de raccourci que réside, tranquille et sûre d’elle, la non-pensée.
    Par ailleurs, il faut un sacré tour de force pour aller trouver dans ce texte l’idée de “tuer les morts” et de “garder les vivants”. Monsieur l’Antiste se fait spécialiste des “relents historiques” et les convoque à tout propos pour dénigrer ses adversaires.
    On n’a plus droit de parler de révolution qu’au second degré (celui-là même que vous abhorrez, Monsieur l’Antiste) sinon voilà que l’on doit porter le large chapeau de la violence révolutionnaire (têtes coupées, stalinisme… bonjour). L’argument a l’inconvénient de retomber sur qui l’emploie : c’est de votre côté en définitive qu’on perçoit le “goulag de la gravure” et que transpire, à votre insu, un certain totalitarisme. Eh oui, incroyable mais vrai : c’est celui qui dit qui est! ha ha ha!

    S’il y a bien ici “illusion d’une Arcadie”, elle est plus tourné vers le futur que le passé, l’authenticité y est plus l’affaire de chacun que d’un quelconque état ou autre authorité. “Idéalisme” rendrait peut-être un plus justice à ce qui est bien une pensée et non une “non-pensée”. La philosophie qu’elle développe, s’appuyant sur cette (bête) idée de “don” ou de “gratuité”, pour radicale et simple (ou simpliste) qu’elle soit, n’en reste pas moins à même d’appeler à une véritable réflexion sur la société dans laquelle nous vivons et son totalitarisme marchand. Par cet idéalisme, elle demande à être appliquée aux faits et à faire face à la violence ordinaire, qui, ne vous déplaise, fait bien plus de morts et de copieux désastres que nos ardents désirs révolutionnaires. Cet idéalisme entend rendre à chacun la jouissance de son existence. Pour ma part, le choix est fait.
    vive la révolution
    vive le frémok

    Votre général

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